IVG

Témoignage, ivg et religion, concilier ses convictions et ses choix de vie dans un parcours souvent conflictuel

Témoignage, ivg et religion, concilier ses convictions et ses choix de vie dans un parcours souvent conflictuel

Témoignage, ivg et religion, concilier ses convictions et ses choix de vie dans un parcours souvent conflictuel

Quand on parle d’IVG, on pense souvent à la médecine, au droit, à la logistique. Mais pour beaucoup de femmes, une autre dimension vient tout de suite s’inviter : la religion. Ce que disent les textes, ce que pensent les proches, ce qu’on a entendu à la messe, à la mosquée, au temple, dans sa famille… Et au milieu de tout ça, il y a une personne, une histoire, un corps, une vie concrète.

Dans cet article, je vous propose un témoignage croisé : celui de « Sarah » (prénom modifié), 28 ans, croyante pratiquante, qui a vécu une IVG il y a deux ans, et qui raconte comment elle a tenté de concilier sa foi, ses valeurs et sa décision. À partir de son récit, je vous donne aussi des repères pratiques : comment gérer la pression religieuse, comment parler avec les soignant·es, quels soutiens chercher, comment avancer après.

Avant : quand la religion rend la décision encore plus difficile

Quand Sarah découvre sa grossesse, elle est en couple depuis peu, en contrat précaire, revient tout juste d’un burn-out. Elle se dit croyante, a grandi dans une famille pratiquante, et a longtemps entendu que « l’avortement, ce n’est jamais une solution ». Dès le test de grossesse positif, tout remonte.

Elle raconte :

« J’ai tout de suite pensé à Dieu avant même de penser au médecin. Je me suis sentie coupable, comme si j’avais déjà fait quelque chose de mal juste en envisageant l’IVG. Dans ma tête, je mélangeais ce que j’avais entendu à l’église, ce que disait ma mère, et ce que moi je ressentais vraiment. »

Pour beaucoup de femmes croyantes, la première bataille se joue dans la tête, bien avant tout rendez-vous médical. On peut avoir :

  • Des phrases culpabilisantes en boucle : « Tu vas le regretter », « Tu commets un péché », « Dieu va te punir ».
  • La peur de décevoir sa famille, sa communauté, son groupe religieux.
  • Le sentiment d’être « une mauvaise croyante » si on choisit l’IVG.
  • Dans ces moments-là, il est utile de se rappeler plusieurs choses très concrètes :

  • En droit français, vos convictions religieuses ne limitent pas votre accès à l’IVG : vous avez les mêmes droits que toute autre femme.
  • Aucune personne (prêtre, pasteur, imam, rabbin, conjoint, parent) ne peut prendre la décision à votre place, même si elle se réclame de votre religion.
  • Vous avez le droit de vivre votre foi de manière personnelle, nuancée, parfois contradictoire : la loi ne juge pas votre « degré de croyance ».
  • Sarah raconte qu’elle a passé une semaine à osciller entre garder la grossesse et demander une IVG :

    « Je priais en me disant : si je demande une IVG, est-ce que Dieu va me tourner le dos ? Et en même temps, je savais que je n’étais pas prête à devenir mère, pas dans ces conditions. J’avais l’impression de trahir soit ma foi, soit moi-même. »

    Ce conflit intérieur est très fréquent. Il ne signifie pas que vous êtes incohérente. Il montre au contraire que vous prenez votre décision au sérieux. C’est aussi pour ça qu’un accompagnement psychologique ou un espace de parole neutre peut faire une vraie différence à ce moment-là.

    Pendant : parler (ou pas) de religion au personnel médical

    Une fois la décision prise, une autre question arrive souvent : faut-il parler de sa foi, de sa culpabilité religieuse, à l’équipe médicale ? Sarah hésitait :

    « Je me disais : si j’en parle, ils vont se moquer de moi ou me dire que c’est contradictoire. J’avais peur d’être jugée encore une fois. Finalement, j’ai choisi un centre de planification plutôt que mon gynéco habituel, parce que je voulais des personnes habituées à entendre ce genre de questions. »

    Concrètement, lors d’un parcours d’IVG, vous allez rencontrer au minimum :

  • Un·e médecin ou une sage-femme pour la consultation initiale.
  • Un·e professionnel·le pour l’entretien psycho-social (facultatif pour les majeures, obligatoire pour les mineures, mais toujours possible si vous en ressentez le besoin).
  • Vous pouvez décider :

  • De ne pas parler du tout de votre religion si ce n’est pas utile pour vous.
  • D’évoquer simplement que vos convictions rendent la décision difficile.
  • De demander explicitement une aide pour concilier vos croyances et votre choix.
  • Lors de son entretien, Sarah a fini par lâcher :

    « Je suis croyante et j’ai l’impression que ce que je fais est impardonnable. »

    La psychologue lui a répondu quelque chose de très simple mais essentiel :

    « Ici, on ne va pas discuter de ce que Dieu pense ou ne pense pas. Ce qui m’intéresse, c’est : comment vous, vous allez vivre avec cette décision ? Qu’est-ce qui peut vous aider à ne pas vous effondrer après ? »

    Vous avez le droit de demander ce type d’écoute. Et vous avez aussi le droit de poser des limites. Par exemple :

  • « Je tiens à ma foi, mais je ne veux pas qu’on me dise ce que ma religion ‘devrait’ penser. J’ai surtout besoin d’outils pour gérer ma culpabilité. »
  • « J’ai peur d’être rejetée par ma communauté, pouvez-vous m’aider à anticiper cette situation ? »
  • « Est-ce qu’il existe des associations ou des groupes de parole où on peut parler d’IVG et de religion sans jugement ? »
  • Si, au contraire, un·e professionnel·le vous fait une remarque désobligeante sur votre religion ou vous donne une opinion personnelle culpabilisante, sachez que ce n’est pas normal. Vous pouvez :

  • Demander à changer d’interlocuteur.
  • Saisir la direction de l’établissement ou le médiateur de santé.
  • Contacter une association de défense des droits des patientes ou un Planning Familial.
  • Les réactions de l’entourage : quand la foi devient une arme (ou un soutien)

    Autre difficulté majeure : comment gérer la famille, le compagnon, les ami·es, surtout quand tout le monde ne partage pas la même vision de la religion ?

    Dans le cas de Sarah, son compagnon n’était pas croyant. Il la soutenait dans sa décision d’IVG, mais ne comprenait pas pourquoi la dimension religieuse la bouleversait autant :

    « Il me disait : ‘Ta religion, tu t’en fiches le reste du temps, pourquoi ça devient important maintenant ?’. Je me suis sentie incomprise. On peut être croyante de façon ambivalente, pratiquer un peu, beaucoup, pas toujours… mais au moment de l’IVG, tout ce qu’on a entendu depuis l’enfance peut remonter d’un coup. »

    Côté famille, Sarah a fait le choix de ne pas en parler avant l’IVG :

    « Je savais très bien que ma mère me dirait que j’allais ‘offenser Dieu’. J’ai préféré me protéger. Je lui en ai parlé plusieurs mois après. »

    Selon votre situation, plusieurs stratégies sont possibles :

  • Ne pas en parler à votre famille ou à votre communauté religieuse, si vous savez que cela vous mettrait en danger (rejet, violences, pression extrême).
  • Choisir une personne de confiance dans votre entourage croyant, ouverte et bienveillante, pour en parler.
  • Vous appuyer sur des lectures ou des figures religieuses ayant une approche plus nuancée de l’IVG, pour contrebalancer les discours très culpabilisants.
  • Certains lieux de culte ou responsables religieux ont une approche plus compassionnelle que d’autres. Rien ne vous oblige à vous confier à la personne la plus dure ou la plus rigide de votre communauté. Si vous ressentez le besoin d’un échange spirituel, vous pouvez :

  • Identifier un·e aumônier, un·e religieux·se ou un·e croyant·e connu·e pour son écoute.
  • Préciser d’emblée que vous ne cherchez pas une « sentence », mais un espace de réflexion et de pardon.
  • Poser vos propres limites : « Si la discussion devient trop culpabilisante, je m’arrêterai. »
  • À l’inverse, l’entourage peut aussi être un soutien inattendu. Sarah a par exemple reçu un message d’une cousine très croyante, qui lui a dit :

    « Je ne suis pas à ta place. Je crois en un Dieu qui connaît ton histoire et qui voit ce que tu portes déjà sur tes épaules. Si tu as pris cette décision, c’est que tu ne pouvais pas faire autrement maintenant. Ma foi, c’est qu’Il peut encore marcher avec toi après. »

    Ce genre de parole peut aider à reconnecter foi et compassion, plutôt que foi et condamnation.

    Après : vivre avec sa décision sans renoncer à sa foi

    L’IVG elle-même (médicamenteuse ou instrumentale) est souvent rapide d’un point de vue médical. Mais sur le plan psychique et spirituel, tout ne s’arrête pas à la sortie de l’hôpital ou de la clinique.

    Sarah explique :

    « Après l’IVG, j’avais l’impression de ne plus avoir le droit d’aller à la messe, comme si j’étais ‘indigne’. J’ai mis plusieurs mois à y retourner. J’avais peur que tout le monde voie sur mon visage ce que j’avais fait, alors que personne n’était au courant. »

    Beaucoup de femmes décrivent cette impression : être « marquée », « exclue », alors qu’en réalité, personne autour d’elles ne sait ce qu’elles ont vécu. Cette honte intériorisée peut être renforcée par des discours religieux très durs sur l’IVG.

    Pour traverser cette période, plusieurs pistes peuvent aider :

  • Identifier ce qui vient réellement de votre foi… et ce qui vient surtout de la pression sociale ou familiale.
  • Prendre un temps d’accompagnement psychologique, même court, pour déposer les sentiments de culpabilité, de tristesse, de colère.
  • Créer vos propres rituels, si vous en ressentez le besoin : écrire une lettre, faire une prière personnelle, allumer une bougie, marcher dans un lieu qui compte pour vous.
  • Sarah a fini par demander un suivi avec une psychologue recommandée par le centre de planification :

    « Elle m’a aidée à distinguer ma foi de la voix de ma mère dans ma tête. Elle me disait : ‘Votre religion, ce n’est pas seulement ce que vous a crié votre entourage. C’est aussi ce que vous, vous en faites aujourd’hui, avec votre histoire, vos limites et vos choix’. »

    Petit à petit, Sarah a retrouvé une manière d’habiter sa foi, différente mais bien à elle :

    « J’ai cessé de voir Dieu comme un juge qui coche des cases. Je me suis dit : si je crois vraiment qu’Il connaît tout de ma vie, alors Il sait aussi pourquoi je ne pouvais pas garder cette grossesse à ce moment-là. Ça ne rend pas la décision ‘joyeuse’, mais ça m’aide à ne plus me haïr. »

    IVG et religion : quelques repères pour se protéger

    Pour celles qui sont en plein dans ce conflit entre convictions religieuses et choix de vie, voici quelques repères concrets, tirés de la pratique sur le terrain :

  • Vous avez le droit de changer d’avis, de cheminer, d’hésiter : être croyante ne signifie pas être un bloc homogène sans doutes.
  • Vous avez le droit de vous protéger de discours religieux violents, même s’ils viennent de personnes proches.
  • Vous avez le droit d’accéder à tous les soins prévus par la loi, quelle que soit votre religion ou votre degré de pratique.
  • Vous avez le droit de dire au personnel médical que la dimension religieuse complique les choses pour vous, sans être jugée.
  • Vous avez le droit de chercher des espaces où IVG et foi peuvent être abordées ensemble, sans condamnation automatique.
  • Et parfois, une question simple peut servir de boussole : si vous étiez face à une amie croyante dans la même situation que vous, lui parleriez-vous avec autant de dureté que vous vous parlez à vous-même ?

    Quand la foi reste importante : comment en parler aux professionnel·les de santé

    Certaines femmes souhaitent explicitement intégrer leur foi dans l’accompagnement. Ce n’est pas quelque chose dont on parle beaucoup, mais cela existe et c’est légitime.

    Vous pouvez par exemple dire au médecin, à la sage-femme ou au psychologue :

  • « J’aimerais qu’on tienne compte du fait que ma foi est importante pour moi, même si je choisis l’IVG. »
  • « J’ai besoin de sentir que je ne suis pas une ‘mauvaise personne’. Est-ce que vous pouvez m’expliquer comment d’autres femmes vivent cette ambivalence ? »
  • « Je culpabilise énormément à cause de ce que j’ai entendu dans ma communauté religieuse. Comment je peux travailler sur cette culpabilité sans perdre ma foi ? »
  • Un·e professionnel·le de santé n’est pas là pour faire de la théologie, mais il ou elle peut :

  • Vous rappeler vos droits et la réalité de votre situation.
  • Vous proposer un suivi psychologique adapté.
  • Vous orienter, parfois, vers des ressources (associations, groupes de parole) où ces sujets sont abordés.
  • Si au contraire, vous ne souhaitez pas que la religion soit abordée, vous pouvez aussi le dire clairement :

    « Ma foi est un sujet compliqué pour moi en ce moment. Je préfère qu’on se concentre sur l’aspect médical et psychologique, sans entrer dans la dimension religieuse. »

    Se réapproprier son histoire : ni « mauvaise croyante », ni « mauvaise femme »

    Au fond, ce qui fait le plus de dégâts, ce n’est pas la conviction religieuse en elle-même, mais la manière dont elle est utilisée : comme une arme contre soi, ou comme une source de sens et de soutien. Après son IVG, Sarah a longtemps oscillé entre deux extrêmes :

  • Se couper totalement de sa foi, pour ne plus souffrir.
  • Se juger en permanence à l’aune de règles rigides, pour « compenser » sa décision.
  • Avec le temps, elle a trouvé une voie médiane :

    « J’ai compris que mon histoire ne se résumait pas à une date sur un dossier médical. J’ai fait un choix difficile, dans des circonstances précises. Ma foi fait toujours partie de ma vie, mais je ne laisse plus les autres la définir à ma place. Et je refuse que cette IVG soit utilisée pour me réduire, ni comme femme, ni comme croyante. »

    Vous n’êtes pas obligée de choisir entre votre religion et votre dignité, entre votre foi et vos droits. Il est possible que vous mettiez du temps à retrouver un équilibre, à redéfinir ce que croire veut dire pour vous après une IVG. Ce temps-là est légitime.

    Si vous vous reconnaissez dans ce parcours conflictuel, sachez que vous n’êtes pas un « cas à part ». Dans les centres de planification, dans les services d’IVG, de nombreuses femmes posent les mêmes questions que vous, avec les mêmes tiraillements. On en parle encore trop peu, mais ces conflits existent, et ils ont leur place dans l’accompagnement.

    L’important, au fond, n’est pas d’avoir une « foi parfaite », mais de pouvoir continuer à vous regarder dans le miroir sans vous effacer. Votre décision, quelle qu’elle soit, mérite d’être entourée de respect, d’écoute et de nuances. C’est aussi ça, retrouver un peu de paix dans un parcours souvent très chahuté.

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