Témoignage, vivre une ivg quand on est déjà parent, concilier son rôle de mère ou de père avec sa décision

Témoignage, vivre une ivg quand on est déjà parent, concilier son rôle de mère ou de père avec sa décision

On parle souvent de l’IVG comme d’une décision que l’on prend “avant” d’être parent. La réalité est tout autre : beaucoup de femmes qui avortent sont déjà mères. Elles ont parfois un, deux, trois enfants ou plus. Elles connaissent les nuits hachées, les rendez-vous pédiatres, les angoisses scolaires… et c’est justement parce qu’elles connaissent tout cela qu’elles prennent leur décision.

Ce témoignage est une synthèse de nombreuses histoires entendues en centres de planification et en consultations. Ce n’est pas le récit d’une seule personne, mais un “portrait croisé” de parents qui ont vécu une IVG alors qu’ils ou elles étaient déjà mères ou pères. L’objectif : vous aider à vous projeter, à mettre des mots sur ce que vous vivez peut-être, et à rappeler une chose essentielle : on peut être un “bon parent” et choisir d’interrompre une grossesse.

Découvrir une grossesse quand on est déjà parent : le choc et les comptes rapides

Pour beaucoup, tout commence par un simple retard de règles, minimisé au début : “C’est le stress, le travail, la fatigue des enfants…”. Puis le test positif. Et là, le cerveau se met en mode calculatrice :

  • “Si je tombe enceinte maintenant, j’accouche à quelle période de l’année ?”
  • “Le petit aura quel âge ?”
  • “On a déjà un bébé de 9 mois, comment on fait avec deux si rapprochés ?”
  • “On vit dans un T2, on met tout le monde où ?”
  • “On a enfin retrouvé un peu d’équilibre… est-ce qu’on peut le casser maintenant ?”
  • Contrairement à une première grossesse, il y a rarement l’insouciance ou l’excitation des débuts. On sait ce que représente une grossesse, un accouchement, un congé maternité, un nouveau-né. La question n’est pas seulement “Est-ce que je veux un enfant ?” mais souvent “Est-ce qu’on peut accueillir un autre enfant dans cette vie-là, maintenant ?”.

    Les raisons évoquées par les parents déjà installés sont très concrètes :

  • épuisement physique et mental après une ou plusieurs grossesses rapprochées,
  • précarité financière ou logement trop petit,
  • fatigue d’un couple déjà fragilisé,
  • un enfant ayant des besoins particuliers qui demande déjà beaucoup d’attention,
  • un projet professionnel à peine démarré après un premier congé maternité ou parental,
  • une séparation récente, une recomposition familiale compliquée.
  • Ce qui revient souvent dans leurs mots : “Je pense d’abord aux enfants que j’ai déjà”. Non pas par égoïsme, mais par sens des responsabilités.

    “Mais je suis déjà mère (ou père), j’ai le droit de faire ça ?” : la culpabilité spécifique des parents

    Une des phrases les plus fréquentes en consultation est : “Je me sens encore plus coupable parce que j’ai déjà des enfants”. Comme si le fait d’être parent devait automatiquement signifier “vouloir accueillir toute grossesse, en toute circonstance”.

    Ce qui pèse souvent :

  • La peur d’être jugée : “Qu’est-ce que les autres vont penser si je dis que j’ai fait une IVG alors que j’ai déjà deux enfants ?”
  • Le sentiment de contradiction : “J’aime mes enfants plus que tout, comment je peux en même temps décider d’interrompre cette grossesse ?”
  • Les remarques de l’entourage : “Tu sais ce que c’est que de ne pas pouvoir avoir d’enfant, tu devrais être reconnaissante”, “Tu exagères, un de plus ou un de moins…”.
  • On entend parfois aussi : “J’ai l’impression de choisir entre cet embryon et mes enfants”. En réalité, beaucoup de décisions d’IVG chez des parents sont prises pour les enfants déjà là : pour ne pas les plonger dans une instabilité matérielle, pour préserver un parent déjà en burn-out, pour éviter un climat familial trop tendu.

    Juridiquement et médicalement, il n’existe évidemment aucune “limite” liée au fait d’être déjà parent. Vos droits sont exactement les mêmes que pour une première IVG, que vous ayez 0, 1 ou 4 enfants. Mais psychologiquement, le poids est différent, car on ne réfléchit plus seulement à soi, mais à une famille entière.

    Parler (ou pas) à ses enfants : quelles options, à quel âge ?

    Une grande question revient : “Est-ce que je dois en parler à mes enfants ? Et si oui, comment ?” Il n’y a pas de règle unique. Tout dépend :

  • de leur âge,
  • de votre relation,
  • de ce que vous vivez,
  • de si l’IVG se complique ou non (hospitalisation, fatigue importante, etc.).
  • Pour les tout-petits (0-5 ans), on ne parle en général pas directement d’IVG. On peut simplement expliquer :

  • “Maman est un peu fatiguée ces jours-ci, elle doit voir le docteur.”
  • “Papi s’occupe de toi aujourd’hui, maman a un rendez-vous médical.”
  • À cet âge, les enfants ne comprennent pas encore le concept de grossesse non souhaitée. L’important est surtout qu’ils se sentent sécurisés : qui s’occupe d’eux, où ils dorment, pourquoi maman ou papa est moins disponible ce jour-là.

    Pour les enfants un peu plus grands (6-10 ans), les choses peuvent être adaptées. Certains parents préfèrent ne rien dire, d’autres choisissent une explication très simple, sans détailler :

  • “Il y avait un début de bébé dans le ventre de maman, mais ce n’était pas le bon moment pour nous. Le docteur a fait en sorte que ça s’arrête et maintenant maman a besoin de se reposer un peu.”
  • On peut répondre à leurs questions, sans entrer dans des détails médicaux. L’important est de rester cohérent : si on ne veut pas forcément utiliser le mot “avortement”, on peut parler “d’un choix médical”.

    Pour les ados, la donne est différente. Certains sauront directement ce qu’est une IVG, parfois mieux que ce qu’on imagine. Là aussi, plusieurs options :

  • être très transparente : “Je suis enceinte mais je ne veux pas poursuivre cette grossesse, je vais faire une IVG.”
  • rester plus générale : “Je dois faire une intervention parce que je suis enceinte et que ce n’est pas le bon moment.”
  • Beaucoup de parents profitent de cette situation (quand ils se sentent prêts) pour parler de contraception, de consentement, de sexualité. D’autres préfèrent garder cela pour eux, ce qui est aussi légitime. Vous êtes en droit de garder votre IVG dans votre sphère intime, même en étant parent.

    Avant l’IVG : organiser la logistique quand on a des enfants

    Sur le plan pratique, faire une IVG quand on est déjà parent demande souvent un peu de stratégie. Il y a :

  • les rendez-vous médicaux à caser,
  • les éventuels déplacements jusqu’au centre ou à l’hôpital,
  • la gestion de la garde des enfants,
  • le besoin de repos après le geste.
  • Quelques pistes concrètes :

  • Prévoir à l’avance qui pourra garder les enfants : co-parent, grands-parents, ami·e proche, assistante maternelle, baby-sitter.
  • Éviter, autant que possible, de programmer l’IVG à un moment déjà très chargé (rentrée scolaire, gros examen, déménagement…). Quand ce n’est pas possible, penser “réseau” : qui peut prendre le relais ?
  • Demander un arrêt de travail si nécessaire : pour une IVG instrumentale, un arrêt peut être prescrit ; pour une IVG médicamenteuse, ce n’est pas automatique mais peut être discuté avec le médecin.
  • Prévenir l’école ou la crèche de manière neutre : “J’ai une intervention médicale, je serai peut-être un peu moins disponible cette semaine”. Vous n’êtes pas obligée de donner le motif exact.
  • Là encore, vous avez les mêmes droits que toute femme : secret médical, confidentialité, accompagnement. Le fait d’être parent ne réduit en rien vos droits à la discrétion et au respect.

    Pendant l’IVG : rester parent tout en vivant quelque chose de très personnel

    Le jour J (ou les jours J, dans le cas d’une IVG médicamenteuse), une tension peut apparaître : d’un côté, l’événement très intime que vous vivez ; de l’autre, les besoins quotidiens des enfants qui, eux, ne s’arrêtent jamais.

    Pour l’IVG médicamenteuse :

  • La phase de prise des comprimés à domicile peut être planifiée sur un moment où les enfants sont à l’école, en activité ou gardés.
  • Les douleurs ressemblent souvent à des règles abondantes avec des crampes plus fortes. Si les enfants sont là, prévoir de quoi alléger le quotidien : repas simples, écrans sans culpabilité, aide du co-parent.
  • Pour l’IVG instrumentale (sous anesthésie locale ou générale) :

  • Il est souvent conseillé de ne pas être seule pour rentrer à domicile, surtout en cas d’anesthésie générale.
  • Prévoir idéalement que quelqu’un gère les enfants ce jour-là et la soirée qui suit, pour pouvoir se reposer réellement.
  • Sur le plan émotionnel, certaines mères et certains pères décrivent un “décalage” : le matin, ils déposent leurs enfants à l’école, font une bise, disent “À ce soir !”, puis vont à l’hôpital pour une IVG. Le soir, ils récupèrent leurs enfants, aident aux devoirs, donnent le bain, comme si de rien n’était.

    Ce décalage peut être déroutant, mais il est aussi parfois protecteur. Le quotidien avec les enfants offre un ancrage : on ne reste pas enfermé dans l’événement, on reste dans le concret.

    Après l’IVG : gérer le retour à la maison avec les enfants

    Une fois rentrée, la fatigue est fréquente, surtout si vous enchaînez avec les tâches familiales. Là encore, quelques repères :

  • Prévoir des jours “allégés” si possible : pas le moment de lancer un grand tri des armoires ou un week-end sportif.
  • Accepter d’être moins disponible : un plat surgelé, un peu plus de dessins animés, des couchers plus souples le temps de récupérer, ce n’est pas un échec éducatif.
  • Accepter aussi les émotions qui remontent : tristesse, soulagement, ambivalence. Il est possible de se sentir à la fois très soulagée et très touchée par ce qui vient de se passer.
  • Beaucoup de parents témoignent d’un sentiment paradoxal quand ils regardent leurs enfants après l’IVG :

  • Pour certains, cela renforce leur conviction : “Je sais que j’ai fait ce choix pour eux.”
  • Pour d’autres, cela déclenche une vague d’émotions : “Et si j’avais poursuivi cette grossesse ?”.
  • C’est normal que les pensées tournent un peu en rond au début. Ce qui peut aider :

  • en parler avec le co-parent, si la communication est possible,
  • en parler avec une amie, une sœur, une personne de confiance,
  • recourir à un soutien psychologique, en centre de planification ou auprès d’un·e psy formé·e aux questions d’IVG et de parentalité.
  • Et le couple dans tout ça ? Quand on est deux parents face à la même décision

    Lorsqu’il y a un couple parental, l’IVG peut révéler des choses déjà présentes :

  • un déséquilibre dans la charge mentale (“C’est toi qui gères tout, y compris la contraception, y compris cette décision”),
  • des projets familiaux pas si clairs (“Tu voulais trois enfants, moi deux, on n’en a jamais vraiment parlé”),
  • des rancœurs anciennes (“Tu m’as laissée seule avec la dernière grossesse difficile”).
  • Les réactions du ou de la partenaire varient :

  • Parfois, un soutien très clair : “C’est ton corps, ta décision, je suis là quoi que tu choisisses”.
  • Parfois, une pression (même subtile) : “Ce serait dommage… on s’en sortira, on se débrouillera bien avec un de plus”.
  • Parfois, un retrait : “Fais comme tu veux, c’est ton problème” (ce qui laisse la personne enceinte seule avec tout le poids du choix).
  • Sur le plan légal, rappel important : le ou la partenaire n’a aucun droit de veto sur l’IVG. La décision appartient à la personne enceinte. Mais dans la réalité, le vécu de couple compte beaucoup dans le sentiment de solitude ou de soutien.

    Ne pas hésiter à solliciter un entretien conjugal dans un centre de planification : cela permet parfois de mettre des mots sur ce que chacun ressent, de rappeler le cadre juridique, et de mieux traverser ensemble cette étape.

    Être un “bon parent” et avoir fait une IVG : est-ce compatible ?

    Une idée reçue tenace veut que “les bons parents” accueillent toutes les grossesses, quelles que soient les circonstances. Pourtant, lorsque l’on écoute les parents qui ont vécu une IVG, leurs priorités sont très claires :

  • préserver la stabilité émotionnelle et matérielle des enfants déjà là,
  • ne pas s’engager dans une grossesse que l’on sait ne pas pouvoir assumer,
  • prendre soin de sa santé mentale pour rester un parent disponible.
  • Se poser la question : “Est-ce que c’est le bon moment pour un enfant de plus ?” est un signe de responsabilité, pas d’égoïsme. On peut aimer profondément ses enfants, être très investi dans son rôle parental, et décider de ne pas agrandir sa famille. Ou pas maintenant. Ou pas dans ces conditions-là.

    Beaucoup de parents disent : “Je ne regrette pas mon IVG, mais ça ne veut pas dire que c’était facile.” On peut garder une trace de cet événement, y penser parfois, ressentir une pointe de tristesse à certains moments, sans pour autant remettre en cause la légitimité du choix.

    Quand le passé remonte : avortement et fausses couches antérieures, histoires familiales

    Chez certains parents, l’IVG vient se télescoper avec d’autres expériences :

  • une fausse couche douloureuse dans le passé,
  • une grossesse très compliquée médicalement,
  • des difficultés à concevoir l’un des enfants,
  • une histoire familiale marquée par des non-dits autour de grossesses interrompues ou cachées.
  • Tout cela peut intensifier les émotions actuelles : “Comment je peux avorter alors que j’ai tant souffert de perdre une grossesse avant ?”, “Ma mère a été forcée à garder une grossesse, je fais le contraire…”.

    Là aussi, la stabilité matérielle et émotionnelle de la famille actuelle est un repère. On n’efface pas les histoires passées, mais on a le droit de faire un choix différent, adapté au présent.

    Où trouver du soutien quand on est déjà parent et qu’on vit une IVG ?

    Au-delà de l’entourage, plusieurs ressources peuvent être utiles :

  • Centres de planification familiale : ils proposent des entretiens avant et après l’IVG, seuls ou en couple, avec des professionnel·le·s habitué·e·s à ces questions. Vous pouvez y parler aussi de votre rôle de parent, de la logistique, de vos peurs.
  • Consultations psychologiques spécialisées : certaines maternités et hôpitaux proposent un accompagnement spécifique aux IVG.
  • Associations d’accompagnement à l’IVG : écoute téléphonique, groupes de parole, ressources en ligne.
  • Professionnels de santé de confiance : médecin traitant, sage-femme, gynécologue qui connaissent déjà votre histoire familiale et peuvent vous aider à mettre du sens sur ce que vous traversez.
  • N’hésitez pas à poser des questions très concrètes : “Est-ce que ce que je ressens est normal ?”, “Est-ce que d’autres parents vivent ça comme moi ?”, “Comment en parler à mon aîné si j’ai envie de le faire ?”. Votre expérience mérite d’être entendue dans toute sa complexité, pas réduite à un “pour” ou “contre” l’IVG.

    Être mère ou père ne vous enlève pas le droit de disposer de votre corps, ni le droit de décider du rythme et de la taille de votre famille. Au contraire : votre expérience de parent vous donne souvent une lucidité précieuse sur ce que représente, très concrètement, l’arrivée d’un enfant de plus. Et cette lucidité a toute sa place dans une décision d’IVG.