On parle souvent de l’IVG comme d’une décision que l’on prend “avant” d’être parent. La réalité est tout autre : beaucoup de femmes qui avortent sont déjà mères. Elles ont parfois un, deux, trois enfants ou plus. Elles connaissent les nuits hachées, les rendez-vous pédiatres, les angoisses scolaires… et c’est justement parce qu’elles connaissent tout cela qu’elles prennent leur décision.
Ce témoignage est une synthèse de nombreuses histoires entendues en centres de planification et en consultations. Ce n’est pas le récit d’une seule personne, mais un “portrait croisé” de parents qui ont vécu une IVG alors qu’ils ou elles étaient déjà mères ou pères. L’objectif : vous aider à vous projeter, à mettre des mots sur ce que vous vivez peut-être, et à rappeler une chose essentielle : on peut être un “bon parent” et choisir d’interrompre une grossesse.
Découvrir une grossesse quand on est déjà parent : le choc et les comptes rapides
Pour beaucoup, tout commence par un simple retard de règles, minimisé au début : “C’est le stress, le travail, la fatigue des enfants…”. Puis le test positif. Et là, le cerveau se met en mode calculatrice :
Contrairement à une première grossesse, il y a rarement l’insouciance ou l’excitation des débuts. On sait ce que représente une grossesse, un accouchement, un congé maternité, un nouveau-né. La question n’est pas seulement “Est-ce que je veux un enfant ?” mais souvent “Est-ce qu’on peut accueillir un autre enfant dans cette vie-là, maintenant ?”.
Les raisons évoquées par les parents déjà installés sont très concrètes :
Ce qui revient souvent dans leurs mots : “Je pense d’abord aux enfants que j’ai déjà”. Non pas par égoïsme, mais par sens des responsabilités.
“Mais je suis déjà mère (ou père), j’ai le droit de faire ça ?” : la culpabilité spécifique des parents
Une des phrases les plus fréquentes en consultation est : “Je me sens encore plus coupable parce que j’ai déjà des enfants”. Comme si le fait d’être parent devait automatiquement signifier “vouloir accueillir toute grossesse, en toute circonstance”.
Ce qui pèse souvent :
On entend parfois aussi : “J’ai l’impression de choisir entre cet embryon et mes enfants”. En réalité, beaucoup de décisions d’IVG chez des parents sont prises pour les enfants déjà là : pour ne pas les plonger dans une instabilité matérielle, pour préserver un parent déjà en burn-out, pour éviter un climat familial trop tendu.
Juridiquement et médicalement, il n’existe évidemment aucune “limite” liée au fait d’être déjà parent. Vos droits sont exactement les mêmes que pour une première IVG, que vous ayez 0, 1 ou 4 enfants. Mais psychologiquement, le poids est différent, car on ne réfléchit plus seulement à soi, mais à une famille entière.
Parler (ou pas) à ses enfants : quelles options, à quel âge ?
Une grande question revient : “Est-ce que je dois en parler à mes enfants ? Et si oui, comment ?” Il n’y a pas de règle unique. Tout dépend :
Pour les tout-petits (0-5 ans), on ne parle en général pas directement d’IVG. On peut simplement expliquer :
À cet âge, les enfants ne comprennent pas encore le concept de grossesse non souhaitée. L’important est surtout qu’ils se sentent sécurisés : qui s’occupe d’eux, où ils dorment, pourquoi maman ou papa est moins disponible ce jour-là.
Pour les enfants un peu plus grands (6-10 ans), les choses peuvent être adaptées. Certains parents préfèrent ne rien dire, d’autres choisissent une explication très simple, sans détailler :
On peut répondre à leurs questions, sans entrer dans des détails médicaux. L’important est de rester cohérent : si on ne veut pas forcément utiliser le mot “avortement”, on peut parler “d’un choix médical”.
Pour les ados, la donne est différente. Certains sauront directement ce qu’est une IVG, parfois mieux que ce qu’on imagine. Là aussi, plusieurs options :
Beaucoup de parents profitent de cette situation (quand ils se sentent prêts) pour parler de contraception, de consentement, de sexualité. D’autres préfèrent garder cela pour eux, ce qui est aussi légitime. Vous êtes en droit de garder votre IVG dans votre sphère intime, même en étant parent.
Avant l’IVG : organiser la logistique quand on a des enfants
Sur le plan pratique, faire une IVG quand on est déjà parent demande souvent un peu de stratégie. Il y a :
Quelques pistes concrètes :
Là encore, vous avez les mêmes droits que toute femme : secret médical, confidentialité, accompagnement. Le fait d’être parent ne réduit en rien vos droits à la discrétion et au respect.
Pendant l’IVG : rester parent tout en vivant quelque chose de très personnel
Le jour J (ou les jours J, dans le cas d’une IVG médicamenteuse), une tension peut apparaître : d’un côté, l’événement très intime que vous vivez ; de l’autre, les besoins quotidiens des enfants qui, eux, ne s’arrêtent jamais.
Pour l’IVG médicamenteuse :
Pour l’IVG instrumentale (sous anesthésie locale ou générale) :
Sur le plan émotionnel, certaines mères et certains pères décrivent un “décalage” : le matin, ils déposent leurs enfants à l’école, font une bise, disent “À ce soir !”, puis vont à l’hôpital pour une IVG. Le soir, ils récupèrent leurs enfants, aident aux devoirs, donnent le bain, comme si de rien n’était.
Ce décalage peut être déroutant, mais il est aussi parfois protecteur. Le quotidien avec les enfants offre un ancrage : on ne reste pas enfermé dans l’événement, on reste dans le concret.
Après l’IVG : gérer le retour à la maison avec les enfants
Une fois rentrée, la fatigue est fréquente, surtout si vous enchaînez avec les tâches familiales. Là encore, quelques repères :
Beaucoup de parents témoignent d’un sentiment paradoxal quand ils regardent leurs enfants après l’IVG :
C’est normal que les pensées tournent un peu en rond au début. Ce qui peut aider :
Et le couple dans tout ça ? Quand on est deux parents face à la même décision
Lorsqu’il y a un couple parental, l’IVG peut révéler des choses déjà présentes :
Les réactions du ou de la partenaire varient :
Sur le plan légal, rappel important : le ou la partenaire n’a aucun droit de veto sur l’IVG. La décision appartient à la personne enceinte. Mais dans la réalité, le vécu de couple compte beaucoup dans le sentiment de solitude ou de soutien.
Ne pas hésiter à solliciter un entretien conjugal dans un centre de planification : cela permet parfois de mettre des mots sur ce que chacun ressent, de rappeler le cadre juridique, et de mieux traverser ensemble cette étape.
Être un “bon parent” et avoir fait une IVG : est-ce compatible ?
Une idée reçue tenace veut que “les bons parents” accueillent toutes les grossesses, quelles que soient les circonstances. Pourtant, lorsque l’on écoute les parents qui ont vécu une IVG, leurs priorités sont très claires :
Se poser la question : “Est-ce que c’est le bon moment pour un enfant de plus ?” est un signe de responsabilité, pas d’égoïsme. On peut aimer profondément ses enfants, être très investi dans son rôle parental, et décider de ne pas agrandir sa famille. Ou pas maintenant. Ou pas dans ces conditions-là.
Beaucoup de parents disent : “Je ne regrette pas mon IVG, mais ça ne veut pas dire que c’était facile.” On peut garder une trace de cet événement, y penser parfois, ressentir une pointe de tristesse à certains moments, sans pour autant remettre en cause la légitimité du choix.
Quand le passé remonte : avortement et fausses couches antérieures, histoires familiales
Chez certains parents, l’IVG vient se télescoper avec d’autres expériences :
Tout cela peut intensifier les émotions actuelles : “Comment je peux avorter alors que j’ai tant souffert de perdre une grossesse avant ?”, “Ma mère a été forcée à garder une grossesse, je fais le contraire…”.
Là aussi, la stabilité matérielle et émotionnelle de la famille actuelle est un repère. On n’efface pas les histoires passées, mais on a le droit de faire un choix différent, adapté au présent.
Où trouver du soutien quand on est déjà parent et qu’on vit une IVG ?
Au-delà de l’entourage, plusieurs ressources peuvent être utiles :
N’hésitez pas à poser des questions très concrètes : “Est-ce que ce que je ressens est normal ?”, “Est-ce que d’autres parents vivent ça comme moi ?”, “Comment en parler à mon aîné si j’ai envie de le faire ?”. Votre expérience mérite d’être entendue dans toute sa complexité, pas réduite à un “pour” ou “contre” l’IVG.
Être mère ou père ne vous enlève pas le droit de disposer de votre corps, ni le droit de décider du rythme et de la taille de votre famille. Au contraire : votre expérience de parent vous donne souvent une lucidité précieuse sur ce que représente, très concrètement, l’arrivée d’un enfant de plus. Et cette lucidité a toute sa place dans une décision d’IVG.